La méduse et l’escargot. Le contrôle et l’humilité.

Je me suis baignée ce matin dans l’eau transparente et turquoise de la Côte d’Azur. La saison touristique n’a pas vraiment encore commencé. Le confinement a ralenti le rythme. Les ferries sont rares à quitter le port. Il y a peu d’avions qui troublent le ciel et le silence. L’air est plus pur, moins pollué. On entend mieux le chant des oiseaux, le roulis de la mer, les rires des enfants et la musique aux balcons.

Les oiseaux sont de retour en ville et à la campagne. Ils s’en donnent à coeur joie. Ils dansent et voltigent à mon balcon. Ils accompagnent mes promenades. Ils animent le ciel de leur liberté et de leur poésie. D’autres animaux sont de retour aussi, plus timidement, plus sporadiquement. Serpents, escargots, lézards… le printemps a sans doute été pour eux un moment magique, libérés pour quelques semaines de nos activités mortifères. Et puis, la vie humaine a repris, petit à petit, son cours. Alors que l’on se dé-confinait timidement, je trouvais de plus en plus de cadavres sur les routes et les chemins de mes randonnées quotidiennes, oisillons et serpents étant les cibles de choix. Cela me rend triste, mais je sais également qu’il faut trouver un équilibre, entre l’activité humaine et la nature, que l’on ne peut revenir à la nature en un claquement de doigt, que l’extrémisme d’un retour en arrière n’est pas non plus souhaitable.

La méduse

Une mouette crie au loin. Je n’avais pas entendu leurs voix criardes depuis très longtemps. Je souris. Ce matin, je me suis donc baignée, à la fraîche, avant l’arrivée des familles et des enfants, avec les locaux, dans une mer froide, mais rafraîchissante, dans une eau paisible et apaisante, dans un bleu turquoise et scintillant. J’ai nagé, j’ai stagné, j’ai fait la planche, je me suis émerveillée de redécouvrir cet élément que j’aime tant. Il y avait un voilier au loin. Il y avait des algues au fond de l’eau. Il y avait des commérages sur la plage. C’était un joli moment, un matin glorieux et tranquille.

Et puis, au loin, quelqu’un crie à la méduse. Je regarde autour de moi, mais je ne vois rien. Peu de personnes semblent perturbées. Alors, je continue de nager en faisant attention à mon environnement. J’en vois une proche des galets en sortant, je m’en tiens loin, mais il est aisé de nager sans se faire piquer. Quelques temps plus tard, alors que je bouquine tranquillement, mes voisines de parasols, prêtes à se jeter à l’eau, repèrent la méduse dont j’avais croisé le chemin. Elles crient, elles vocifèrent, elles insultent (je ne sais pas si une méduse apprécie beaucoup de se faire traiter de salope…???), elles décident de ne pas se baigner. L’une d’entre elles menace la méduse d’une épuisette qu’elle n’a pas. Une autre femme rejoint la danse et tente de faire sortir la méduse avec un couvercle de tupperware. Sans succès, la méduse replonge. Je souris de ce dénouement heureux. Mes voisines préviennent chaque passant du danger. Il semble y avoir quelques méduses sur la plage, mais nombreux sont ceux et celles qui se baignent et il n’y a pas encore d’enfants en cette heure matinale. Le danger semble bien minime. Mes voisines partent et je soupire de joie: la méduse est sauvée. Et puis, quelques instants plus tard, alors que j’entame le chapitre 4 de ma lecture, je repère du coin de l’oeil quelqu’un qui vient de sortir la méduse avec une claquette et qui l’enterre sous les galets. Elle semble satisfaite, elle ne se pose pas de questions et retourne tranquillement à sa baignade. La méduse est morte.

C’est alors que je me rends compte que je suis triste et choquée. Je ne juge pas du tout la personne qui a fait ça, ni même les femmes qui vociféraient auparavant, mais à cet instant-même, j’ai réalisé à quel point nous étions déconnectés de la nature et de notre environnement. Quand tuer un être qui n’a rien fait, sinon de vivre dans son environnement, devient un acte banal, ne sommes-nous pas si déconnectés de qui nous sommes que quelque chose ne tourne pas rond? Quand la peur (quelque peu irrationnelle, car le risque était bien mesuré) nous fait tuer sans arrière-pensée, quand on fait une action “au cas-où”, pour éviter l’inconfort et la douleur, n’y a-t-il pas un problème plus profond? C’était une méduse aujourd’hui, mais cela est une jolie métaphore de nos sociétés et de nos vies, vécues dans une déconnexion totale avec notre environnement, avec la nature, avec les autres humains, avec la mort et finalement, avec nous-même. Vivre, faire des actions, prendre des décisions dans la peur, dans le contrôle, pour éviter la douleur, pour rester dans le confort… n’est pas vraiment vivre, c’est réagir. Lorsque l’on décide de faire disparaître la douleur, l’inconfort, l’inconnu de nos vies, on ne peut malheureusement que faire disparaître avec le plaisir, la joie, la paix, la spontanéité et la surprise. L’un ne va pas sans l’autre, aucune vie n’est exempte de douleur, de souffrance et de malheur. Lorsque l’on fait le choix de la prévention et du contrôle, on ferme la porte aux opportunités, aux “et si…”, aux surprises…

Je ne juge pas, car j’ai été l’une de ces femmes jusqu’à récemment. J’ai été terrifiée des guêpes, frelons, abeilles et tout ce qui bzzz, une peur que j’expliquais et justifiais par mes allergies et des expériences passées douloureuses. Aujourd’hui, j’apprends à laisser les frelons voler autour de moi sans les déranger et sans me sentir en danger. Et toutes les fois où je ne me fais pas piquer me rappellent que ma peur était irrationnelle, ancrée dans des expériences passées et me faisait mal réagir. Ceux qui me suivaient sur Voyages et Vagabondages connaissent ma grande peur des ours. Je crois qu’aujourd’hui, je réagirais différemment, mais je vous tiendrais au courant quand je serai dans cette situation… Il n’est pas question de prendre des risques à tout va, de se mettre en danger, de se croire invincible. Cela serait bien stupide, face à la force de la nature. C’est une question de respect, d’humilité, de présence et de paix. A quoi cela a servi de tuer cette méduse? A rien, car il y en avait d’autres, il y en aura d’autres. Comme il y aura d’autres jours pour se baigner sans méduse, si l’on en a vraiment peur ou si l’on est allergique. Lâcher prise, cesser de vouloir tout contrôler, s’adapter face aux situations, se connecter a son instinct, laisser parfois la nature reprendre ses droits… pour mieux vivre en harmonie avec celle-ci.

L’escargot

Je repense à une leçon qu’un escargot m’a appris il y a quelques semaines. Je marche alors sur une route de campagne sous la pluie. Je repère un escargot, en plein milieu de la route. Ma réaction immédiate est de le sauver, de le ramener sur le bas-côté. Mon complexe du sauveur et les cadavres croisés dans mes marches m’influencent clairement à ce moment-là. Mais une réflexion m’a retenue… Qui étais-je pour décider du chemin de cet escargot? Qui étais-je pour savoir s’il allait se faire écraser ou s’il passerait entre les roues? Et si je le déplaçais, quelle garantie avais-je qu’il ne retournerait pas sur la route? Et qui me disait que le stress d’être ramassé par une “géante” n’aurait pas un impact sur lui? (Oui, je sais, je pense trop, on me l’a déjà dit). Je n’ai pas déplacé l’escargot. En cet instant, cela aurait satisfait mon ego, cela m’aurait mise dans la position de la sauveuse que j’aime tant et je me serais sentie mieux, sans savoir ce qu’il allait advenir de l’escargot. J’ai croisé six autres escargots au milieu de la route en une heure de marche. Je n’en ai déplacé aucun. Je ne suis pas Dieu. Je ne peux pas contrôler les éléments, les escargots ou les autres. Je n’ai pas eu le temps de sauver la méduse. Je n’ai rien dit aux femmes. Je ne me contrôle que moi-même et leur faire un reproche n’aurait fait que projeter ma colère, ma tristesse et mon inconfort sur elles. Je n’ai pu que le ressentir et le vivre, en toute humilité. Si je peux sauver un être vivant d’une mort injuste et imminente, je le ferai. Mais je dois aussi accepter que je ne peux sauver toutes les espèces vivantes. Je fais ma part, j’en fais de plus en plus, mais j’apprends aussi à vivre dans mon inconfort pour ne pas braquer les autres autour de moi et laisser à chacun le temps de vivre sa vie et d’apprendre de ses choix.

La méduse m’a beaucoup appris. L’escargot aussi. Même si ce n’est pas leur but de vie, je les remercie. Continuons d’observer cette nature pour mieux nous reconnecter à nous-même… les plus belles leçons s’y cachent!

Et vous, est-ce que l’observation de la nature et des animaux vous a appris quelque chose sur vous-même et sur la vie? N’hésitez pas à nous raconter toutes vos anecdotes en commentaire et à partager de belles leçons de vie!

Lucie Aidart

8 réflexions sur « La méduse et l’escargot. Le contrôle et l’humilité. »

  1. Ne pas dire son inconfort pour ne pas braquer les gens, ça va un peu loin pour moi, même si je comprends où tu veux en venir (je mange encore de la viande et tout et tout) 🙂 À un moment, il faudra bien admettre qu’on ne peut réclamer un monde écologique sans consentir à quelques changements…

    Merci pour ton superbe blog.

    1. Merci Nathalie pour ton message et ton commentaire. Je comprends ce que tu veux dire. Je crois qu’il y a de la place pour des militants en colère et dans l’attaque (c’est d’ailleurs eux qui m’ont convaincue de devenir vegan et d’arrêter l’avion), mais nous n’avons pas tous la même psychologie et ce n’est pas le chemin que j’ai choisi. Je ne sais pas si dire à cette femme inconnue que son action m’avait choquée aurait changé quelque chose, de mon expérience, c’est plutôt le contraire, mais évidemment selon les contextes, s’il y a moyen de lancer une vraie discussion cela peut être intéressant.

    2. PS: ah et ce matin, j’ai entendu quelqu’un dire qu’elle en avait ramassé huit. Il y a aussi cette notion, que même si j’avais dit quelque chose, cela continue de se passer ailleurs et à d’autres moments. Est-ce que venir en parler sur cette plateforme est suffisant, je ne sais pas…

    3. RePS: excuse-moi, les pensées fusent. Je viens de me dire que si ça avait été un chat, un chien, un oiseau, un humain, je n’aurais pas laissé faire ou j’aurais dit quelque chose. C’est intéressant de voir qu’en échangeant, la réflexion va plus loin. Je pense que j’aurais dû dire quelque chose, mais que je dois aussi apprendre à communiquer sans être dans l’attaque et la réaction!

  2. Merci pour ces réflexions intéressantes de la méduse et de l’escargot. J’ai arrété de déplacer les escargots aussi, sauf si le danger est certain (j’en ai vu un sur la roue de mon vélo que j’allais enfourcher, je l’ai mis de coté) le jour ou je suis repassée 2 heures aprés et que mon gros escargot mis de coté était de nouveau sur la route… et comme je ne peux décider pour l’escargot, je ne peux décider pour les autres humains. J’essaie juste de communiquer mon absence de peur, en particulier aux enfants: je me dis qu’observer plutot que paniquer est le premier pas vers une prise de conscience.

    1. Merci pour ton commentaire et heureuse de voir que je ne suis pas la seule pour les escargots. Bon évidemment comme toi si c’est moi le danger, je fais attention. C’est super que tu fasses cela pour les enfants, parce que les peurs héritées sont vraiment difficiles à se débarrasser, comme beaucoup de croyances du passé. Merci!

  3. très joli texte et beau message.

    j’avoue que je déplace les escargots, enfin ceux qui mangent mes légumes dans le potager. je les prends et je les lance dans un autre massif du jardin. Mais je dois bien l admettre, je suis bien obligée de partager un peu de mes récoltes avec ces bestioles car je ne passe pas mes journées à faire le gendarme dans les pieds de concombres ….

    Mais j’ai pour principe de ne pas déranger les animaux dans la nature, ils sont chez eux, moi je ne fais que passer. je n aime pas les méduses mais la mer c’est leur élément, elles y sont chez elle et rien ne m oblige à aller barboter a leur contact.

    je ne suis pas parfaite et j’écrase sans pitié les moustiques qui me tournent autour, parfois les araignées dans la maison quand elles sont trop grosses pour que je les attrape. Ce week-end, on a tué un essaim de guêpes qui s était installé au dessus de la porte du garage. je n’aime pas ça mais avec des enfants à la maison, je ne voulais pas prendre le risque que quelqu un se fasse piquer. Mon mari et moi nous sommes sentis coupables de faire ça car elles n avaient rien fait a personne mais j’ai préféré protéger les miens. c’est sans doute égoïste et peut etre que rien ne se serait produit mais nous avons agit ainsi. 🙁

    1. Merci pour ton commentaire. C’est un équilibre à trouver et en effet, on a tous et toutes une marge de progression. J’ai tendance d’avoir peu pitié des espèces non-natives si elles détruisent l’environnement, comme par exemple les moustiques tigres ou les frelons asiatiques et à considérer mon chez-moi comme mon sanctuaire, mais on n’est jamais parfait!

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