Journal de confinement J14 – Les certitudes

Je me suis réveillée ce matin alors que la neige tombait à petits flocons sur la Charente-Maritime. En ouvrant la fenêtre et les volets, cela sentait bon la neige fraîche et la montagne, à 40m d’altitude. La neige ne tenait pas sur le sol ou les tuiles, mais elle tombait drue, pendant plusieurs heures. Les oiseaux ne chantaient pas ce matin et le monde semblait encore plus à l’arrêt (si c’est possible) que les deux semaines précédentes. En quelques instants, j’ai eu un très fort sentiment de déréalisation, comme il m’arrive parfois d’en avoir. Cette sorte de déréalité qui fait basculer toutes mes certitudes dans un monde qui n’existe pas.

En ouvrant la fenêtre ce matin, j’avais l’impression d’être un personnage d’un jeu vidéo, de la Matrice, du Truman Show, comme si la surprenante neige en ces temps de confinement rendait mon expérience encore plus absurde et surréaliste. Parce qu’il y a deux jours, je bronzais en jardinant en T-shirt et parce que dans deux jours, il fera à nouveau 20°C. Comme s’il y avait un bug dans le système, comme si le petit matin nous délivrait des épreuves aléatoires, générées au hasard d’une grille apocalyptique en version accélérée. Un virus inconnu, quelques mois de confinement, une journée de neige, une semaine de tempête, un krash boursier, un puma dans les rues de Santiago… Comme une édition des Hunger Games géante, sans que personne ne nous aient prévenus. Je sais que tout cela a des explications rationnelles et que cela n’a rien de surprenant ou d’aléatoire, mais parfois le sentiment de vivre dans une dimension parallèle est plus fort que tout. Et je ne peux que m’interroger sur mes certitudes, sur nos certitudes…

De quoi est-on véritablement sûr, en tant qu’humain lambda, sans connaissance scientifique poussée? Quelles sont mes certitudes? Je dis souvent qu’il n’y a qu’une seule chose dont on soit véritablement certain, c’est que l’on va tous, un jour ou l’autre, mourir et que l’on ne sait pas quand (en espérant que ceux qui veulent transcender la mort aujourd’hui n’y arrive pas bien sûr). C’est toujours pour moi une certitude, et quelque chose que j’aime à me rappeler, pour me ramener à l’humilité et au moment présent. Aujourd’hui, je crois aussi être plutôt certaine que la planète continuera de tourner, que la vie continuera, avec ou sans l’espèce humaine, et qu’elle continuera sans doute mieux sans nous dans l’état actuel des choses. Et puis, je peux être certaine de l’instant présent, de ce que je touche, ce que je vois, ce que je sens, ce que je ressens, ce que j’entends, à cette seconde même, si tant est que nous ne soyons pas dans la Matrice, et que j’admette bien sûr ma réalité comme subjective, mais certaine pour moi.

Alors si ce sont les seules certitudes que nous ayons, pourquoi s’attacher aux fausses certitudes ? Pourquoi planifier nos vies comme si nos avenirs proche et lointain étaient sûrs, définis et gravés dans le marbre? Et pourquoi ne pas profiter justement de ces jours de confinement, pour remettre en cause nos certitudes – qui s’apparentent d’ailleurs beaucoup plus à des croyances qu’à des faits – dans tous les domaines, pour construire quelque chose de solide et d’adaptable? Cela vaut pour les systèmes bien sûr, pour nos modèles sociétaux, pour les systèmes de santé et économiques, pour nos philosophies de vie, pour nos croyances, nos systèmes de pensée, mais aussi, au niveau plus individuel, pour nos manières de faire, d’organiser et de planifier nos vies, nos schémas psychologiques, nos rêves et nos désirs. Et si, c’était l’occasion de tout imaginer à nouveau, de tout reconstruire, au niveau individuel et sociétal?

Si nous n’avions comme seule certitude que la mort et l’instant présent, si nous étions rendus humbles et partie d’un grand tout, plutôt que narcissiques et au centre de l’univers, que ferions nous? A quoi rêverions-nous? Comment vivrions-nous? Je pense beaucoup à ces questions ces temps-ci, parce que je crois que le confinement nous confronte à ce qui ne fonctionne pas, dans nos sociétés et dans nos vies personnelles, à ce qui est compliqué, à ce qui bloque, à ce qui ne nous satisfait pas, à ce qui nous détruit et nous ronge, à ce qui nous mine depuis des mois et des années peut-être? Et si, c’était le moment de s’y confronter (quand on a le privilège bien sûr de penser à autre chose qu’à sa survie), de se remettre en question, de se poser les bonnes questions, de tout déconstruire pour pouvoir reconstruire? Et si c’était le moment de balayer nos certitudes, de faire preuve d’humilité, de faire taire nos egos trop envahissants pour comprendre ce qui importe vraiment? Et si c’était le cas, qu’auriez-vous envie de me dire, de nous dire, de vous dire à vous-même et de dire à la société?

Journal de confinement

Voici les précédentes éditions et les suivantes de ce journal de confinement. Il contient des réflexions diverses sous différents formats. Bonne lecture!

J1 – Santé mentale et confinement: quelques idées et réflexions pour préserver sa santé mentale.
J2 – Ode à la marche
J3 – Les Fantômes du passé
J4 – La peur
J5 – Silence
J6 – Etre une voyageuse au temps du Coronavirus (à lire sur mon autre blog)
J7 – La vie continue – Life goes on
J8 – Banalités
J9 – Ressources pour bien vivre le confinement
J10 – Privilèges
J11 – Revenir au corps et aux sens
J14 – Les certitudes

Lucie Aidart

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